MEDIACTIVIST


Un témoignage sur les

réfugiés

en Europe

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Partie 1 –

 Lesvos 

– Grèce


No one is illegal

Un pied posé sur la berge cahoteuse et l’autre encore nerveusement appuyé sur l’embarcation de fortune. Le regard est alors vissé sur le relief de la terre convoitée, sur ce qu’elle symbolise : le droit de vivre librement, décemment et en sécurité. Le cœur s’échauffe, s’emballe, tandis que les yeux s’épanchent d’une mer intérieure. Les cordes vocales chantent à l’unisson la mélopée d’une quête homérique sur le retour. Le drapeau brandi ici n’à qu’une seule couleur, scintillante sous le disque épineux de lumière.

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Couverture de survie attachée en drapeau, bateau de volontaires grecs pour le sauvetage des réfugiés. Vue sur la Turquie. — mer Méditerranée, île de Lesvos, Grèce, mars 2016.

1. Décharge de gilets de sauvetage laissés par les réfugiés lors de leur arrivée sur la terre ferme. Ils sont récupérés sur les côtes greques de l’Île de Lesvos. — Grèce, mars 2016. 2.  Cimetière caché dans les hauteurs de l’Île de Lesvos, accès interdit au public. Les corps des réfugiés noyés en mer sont enterrés ici. — Grèce, mars 2016.

À quelques distances de la plage ornée de dunes formées par l’amas de gilets de sauvetage, les embarcations gonflables échouées à leurs côtés, s’entremêlent les tombes de ceux qui ont vu leur voyage se terminer prématurément dans un cimetière de fortune. D’autres barques en dur, percées de part en part sur le tapis rocailleux, leurs coques vermillon détonnant face au bleu azur des vagues venant inlassablement s’échouer à leurs bords. « Istanbul » peut-on y lire, reliquat témoin d’un périple oublié, se répétant pourtant inlassablement. Les réjouissances et accolades passées, le spectre de l’indigence ne tarde pas à remontrer le bout de son nez.

1. Réfugié pakistanais joue au cerf-volant qu’il a construit lui-même. 2. Groupe de migrants pakistanais après leur toilette du matin. — Camp de Moria  3. Volontaire grec déguisé en clown pour divertir les enfants. 4. Petite fille syrienne avec sa famille sur le port de Lesvos. Embarquement pour le continent grec, direction le camp d’Idomenie au Nord d’Athènes. — île de Lesvos, Grèce, février 2016.

Réfugiées syriennes sur le bateau de sauvetage Frontex. Elles sont rapatriées sur l’Île de Lesvos. Gilet de sauvetage de contre-façon, faux gilet Yamaha. Ce gilet fait défaut et ne flotte qu’à moitié. mars 2016

Où aller ? Que faire ? Les grandes nations alentours connaissent la situation de cette petite île, pourtant rien n’est fait, et cela saute aux yeux. Gilets jaunes, sourires et mains tendues en signe d’accueil, on les avait vus depuis la mer, se dressant sur la côte, scrutant l’horizon de leurs jumelles, à l’affût de ceux qui traversent. Les mains s’activent pour distribuer les bouteilles d’eau et quelques fruits, un bob ou une casquette se posant sur le crâne d’un enfant. La route reprend et le long du chemin on apprend que la situation ici n’est pas aussi bonne qu’espérée. Il y a beaucoup trop de monde et trop peu de moyens.

1. Famille syrienne accostée sur l’Île de Lesvos, rapatriée par Frontex (gardes-frontières et gardes-côtes européens). Chaque membre de la famille sera contrôlé et répertorié dans les fichiers Frontex. 2. Garde-côte aidant une mère syrienne à porter son bébé après un périple dangereux en mer Méditerannée. 3. File d’attente au port de Lesvos pour l’embarquement des réfugiés syriens uniquement. Seuls les syriens bénéficient du statut de réfugiés politiques. Les pakistanais sont maintenus sur l’île. Les réfugiés syriens font la route pour le camp d’Idomeni au nord de la Grèce pour tenter leur chance d’accéder en Macédoine pour atteindre l’Allemagne. 4. Réfugiés syriens secourus par Frontex. La plupart sont en hypothermie due au conditions du climat froid du mois de mars. C’est au petit matin, leur périple en Méditerranée a duré plusieurs heures.— Port de Lesvos, Grèce, février 2016..

Devant le regard médusé de vacanciers de moins en moins nombreux, on se déplace le long des plages pour se rendre dans un centre d’accueil. Murs de béton et grillage en guise de couvert. Les enfants portés à bout de bras, il faudra bien vite reprendre la route dans l’espoir de pouvoir enfin retrouver un toit. Une couverture de survie en guise de drapeau.

1. Famille syrienne au petit matin se dirigeant vers les points d’eau pour la toilette. — Camp d’Idomeni, Grèce, mars 2016  2. Enfant syrien sous un train. Les réfugiés on prit domicile dans les trains de la gare d’Idomeni à la frontière gréco-macédonienne. Avant les trains amenenaient les réfugiés en Macédoine mais les accords européens gréco-allemand ont fait fermer les frontières. Depuis les réfugiés s’entassent dans ce camp en attendant la réouverture. 3. Enfants d’une famille syrienne avec laquelle je prenais le petit déjeuner le matin. Tous les jours nous faisions le point sur l’actualité des bombardements en Syrie et sur des possibilités d’une réouverture des frontières. — Idomeni  4. Jeunes syriens cuisinant sur les chemins de fer de la gare pour le dîner. — Camp d’Idomeni, Grèce, mars 2016

Les volontaires de différentes organisations humanitaires distribuent des jouets pour les enfants du camp. — Idomeni, avril 2016.

Partie 2 –

 Belgrade 

– Serbie


No one is illegal

La situation globale des réfugiés en Europe me rappelle une entrevue de Milton Friedman, éminent économiste, datant de 1978 à Ithaca dans l’état de New York. Une personne prend la parole et lui demande, selon le modèle économique qu’il défend, ce qu’il pense de ce qui suit : Un vieil homme de l’état du Wisconsin n’a pas pu payer ses factures d’électricité, on lui a donc coupé. Il meurt quelques temps plus tard des suites de son indigence. Supposons la véracité de cette histoire. Tragique, certes, mais ou se situe le problème exactement ? Qui est le responsable ? Le débat débute.

Mère syrienne et son enfant assis sur le quai de la gare d’Idomeni.  — Grèce

Friedman, en bref, répond ceci : « [...] la responsabilité n’incombe pas vraiment à la compagnie électrique pour avoir coupé le courant, mais sur celle des voisins, des amis et associations qui n’ont pas été assez charitables pour rendre cet homme capable de payer ses factures d’électricité. » Le véritable grand défenseur de l’humain reste la charité de celui-ci envers son prochain. Le don de soi face à la détresse d’autrui.

1. Tentes de réfugiés posées sur le quai de la gare d’Idomeni. 2. Grande famille syrienne au matin. Cette famille est une des première arrivée, elle a eu le privilège d’élire résidence dans un train de marchandises. Tous n’ont pas eu cette chance et dorment à même les rails de chemin de fer dans la gare d’Idomeni. Les volontaires sont là pour leur distribuer des tentes et des couvertures. 3. Routine quotidienne des enfants du camp, trouvent toujours l’énergie de s’amuser même dans des conditions difficiles. Gare d'Idomeni, 4. Famille syrienne vivant dans une maison abandonnée près de la gare d’Idomeni. Les hommes de cette famille pratique la boxe tous les jours pour rester en forme et jouent aux cartes la journée. Très accueillant, toujours le sourire, ils restent à l’affut d’une possible réouverture des frontières en écoutant la radio. — Grèce - Avril 2016

Père syrien portant sa fille. — camp d’Idomeni, avril 2016

Jo est bénévole, il vient de Devon en Angleterre. À 17 ans, il eut un grave accident de voiture. Lorsqu’il reprit conscience, son premier contact avec la réalité, son premier souvenir, fut la main de l’infirmière empoignant la sienne. Cet acte de compassion, apparemment anodin, fut l’expérience la plus importante de sa vie. Depuis la guerre de Bosnie-Herzégovine en 1992, il a vu énormément d’images sur la détresse humaine engendrée par ce type de conflits. Cela lui prit plus de vingt ans avant de se sentir prêt pour venir aider, sa famille étant à présent indépendante. Il a pris un billet d’avion pour venir à Lesvos, afin de pouvoir à son tour tendre la main.

1. Jeune syrien préparant les pains dans une cuisine de fortune qu’il a construite entre deux trains sur le quai de la gare d’Idomeni. Il les distribue et les vend aux différentes familles du camp.  — avril 2016  2.  Enfants syriens jouant dans la décharge de chemin de fer dans le bois à côté de la gare — Idomeni, Grèce

Tout comme Jo, ils y sont une multitude à sacrifier un mode de vie dit conventionnel pour permettre à d’autres d’y accéder. Jour après jour ils guident, informent et distribuent des produits de première nécessité, fruit du soutien de citoyens européens s’organisant sur les réseaux.

Enfants jouant en hurlant comme des loups — Gare d’Idomeni, Grèce.

Partie 3 –

 Calais 

– France


I am human

Classique, le type approche, vélo dans la tourbe, pour demander une clope. Questions habituelles : tu viens d'où ? Ça fait longtemps que t'es ici ? L'anglais est archaïque, des deux bords, mais ça suffit, les gestes font le reste. L'empathie s'installe au milieu d'un désordre vétuste et boueux. L'histoire se raconte avec des mots simples, des gestes simples. Des mots simples, des gestes simples, ainsi on comprend mieux toute l’horreur de ce que l'on peut voir sur les écrans, avec ce ressenti inconscient que tout cela nous est si distant.

Le camp de Calais à la frontière entre la France et le Royaume-Uni. La suite du trajet depuis Lesvos et Idomeni. Les réfugiés de ce camp sont également venu depuis l’Italie. Ils sont érytréens, pakistanais, syriens, afghans pour la plupart. — France, février 2016

Il s’appelle Abraham, il a 24 ans. Lui et ses frères ne voulaient pas devenir soldats, encore moins au service d'une idéologie dans laquelle ils ne se reconnaissaient pas. Lui était boxeur, « good, good boxer » me dit-il, « but now ... » puis il montre son corps et les larmes montent. Ils se sont faits capturer par Daesh, agenouillés de force dans le sable, il a vu son propre sang, sa propre chair se faire décapiter sous ses globes exorbités. C'était bientôt son tour, mais un hasard a voulu que l'un des soldats, à l'écart des autres, dans un sursaut d'humanisme miraculeux et téméraire, l'aide lui et deux autres à s'enfuir.

Huit jours dans le désert, les balles d'AK47 à sa poursuite. Les deux autres, devenus amis, sont fauchés par elles, les corps tombés à ses cotés. Encore une fois, il parvient à fuir. Sans eau, il finit par perdre conscience, perdu au milieu des dunes. Il se réveille dans un véhicule se dirigeant vers la côte, des gens l'ont ramassé ; encore une fois, coup de bol ou miracle, incertain. De là, il rencontre d'autres « migrants » et prennent un bateau pour tenter de rejoindre l'Europe. Un bateau, « ... A boat », sourire en coin.

1. La Jungle de Calais — France, février 2016.  2. Enfants syriens en pleine écriture, leur mère leur fait l’école à même le train de marchandise.  — Gare d’Idomeni, Grèce, avril 2016

La main rejoint la bouche comme pour mimer, il souffle de longues secondes puis s'arrête, et dit : « Ten days ». Les types ont passé dix jours en mer à ramer avec leurs mains et à regonfler sans discontinuer ce « bateau ». Deux personnes meurent, ils ont bu de l'eau de mer, le démon de la soif plus fort que la raison. Il ne me dit pas ce qu'il advient des corps, pas la peine d'extrapoler à l'hollywoodienne, peut-être ont-ils rejoint le musée sous marin de Jason deCaires Taylor.

Heureusement un vaisseau de la Croix Rouge sillonnait les vagues alentours, ils leur apportent des provisions, de quoi finir la traversée. Et puis le reste prend corps aisément, de camion en camion, il s'est retrouvé là, espérant prendre le dernier pour une terre où il aura le droit de demander asile et où on ne pourra pas lui refuser, l'Angleterre.

Volontaires anglais donnant des cours de boxe à des enfants Afghans dans le camp. — Calais, France, février 2016

Il me parle d'ici, Calais, et me parle de la police. En prononçant ce mot il fait la comparaison avec son pays, il mime le fusil, « one Bullet» , il tire, « Dead» . « Here (en France)» , toujours le fusil en main, il tire, "gas" il mime la toux, « same, same»  puis en se désignant, « animal»  il tend les bras, paumes des mains vers le ciel, « I'm human» . Le regard dit tout, et ça je ne peux pas l'écrire, il transcende les mots. Il me montre les traces de supplices qui parsèment sa peau, blessures de machette sur le crane, le visage, le poignet. « I'm human» , me répète t-il. Pourtant là, je le vois, et ses jambes ne semblent plus vouloir le porter. Le soir, quand j'essaie de dormir, me dit-il, je n'y arrive pas, je ferme les yeux et je vois la mort: « I can't sleep, dead peoples, dead brothers» ; Le même regard qui accompagnait : « I'm human» . Huit mois, il est parti il y a huit mois. Puis il me dit que ça fait quatre mois et quinze jours qu'il est à Calais. Vient le moment de se quitter.

Enfant surplombant la Jungle.  — France, Calais, février 2016.

1. Enfant syrien jouant avec un lance-pierre qu’il s’est fabriqué lui même. — Camp d’Idomeni, Grèce.  2. Réfugiés soudanais devant leur abris de fortune qu’il se sont construit avec des bâches distribuées par des volontaires anglais sur le camp de Calais. — France, février 2016.

Le soir, on se retrouve à déambuler dans les méandres de constructions de bois et de bâches, prendre un café dans un rade ou un autre et voir des moments de vie qui dénaturent l’impression première. Microcosme légitime. En sortant de la jungle pour rejoindre la voiture, je me retrouve à suivre le chemin qu’empruntent les « déracinés », comme je préférerai les nommer. Eux vont tenter leur chance comme on dit ici, rejoindre le car ferry, tenter la traversée. Et puis tout d’un coup, mouvement de foule, je me retrouve dans un groupe qui retourne vers la jungle, un camion de police tous phares allumés, les CRS marchant à coté, lacrymos et lampes torches à la main, « go back ! ».

Tas de baskets usagées et crasseuses, laissées sous le auvent d'une tente de la Jungle. — Calais, France, février 2016

Légère cohue, on ose pas aller à l’encontre pour pas foutre la merde. Avec Ced, le photographe, on s’assoit sur le trottoir. Le camion arrive à notre hauteur, appel de phares. « On est français ». La discussion s’engage et reste cordiale, chacun essayant de comprendre l’autre. On ressent que les tensions de ce lieu sont bien présentes et quelque part justifiées, des deux bords. Mais quand votre quotidien ne vous donne plus le sentiment d'être humain, lorsqu’on vous traite comme un animal et que vous vivez ainsi, alors n'est-il pas parfois logique de penser et d'agir en conséquence ? Pourtant, ce n’est pas le sentiment que nous avons eu là-bas. L'esprit et sa flamme perdurent et il n'est pas rare de croiser des sourires, le respect, là où il n'y en a pas toujours en retour. Entendre de la musique, voir danser, chanter et ressentir une joie éphémère dans un point de passage chaotique, perdu au milieu des dunes.

Réfuigés afghans sur la plage de Calais à quelques pas du camp. Ils viennent ici se libérer l’esprit en observant la mer et discutent de longues heures face à la terre promise : l’Angleterre. — Calais, France, février 2016.